Après quelques temps passés sur des forums « anarchistes » [1], j’ai pu me rendre compte que les anarcho-primitivistes, primitivistes et anarchistes verts n’étaient souvent pas considérés comme des anarchistes ou faisant partie de l’anarchisme. Et de manière générale, le discours anti-civilisation est mal reçu.On pourrait s’en étonner au vu d’une plus grande largeur d’esprit souvent revendiquée par les anarchistes, eux-mêmes tant décriés par les honnêtes gens. On peut également s’en étonner au vu des divers articles sur Wikipedia [2] ou Anarchopedia qui considèrent bien les mouvements dits « écologistes » comme faisant partie de l’anarchisme. Selon certaines définitions, notre point de vue radical semble même être plus « pur » [3] car j’en vois trop peu, parmi ceux qui nous méprisent, qui parlent sérieusement (et surtout en conscience des implications) de supprimer l’Etat ou de supprimer toutes les institutions coercitives.
Et pourtant, le mépris et le procès d’intention est parfois palpable:
« Accoler l’anarchisme au primitivisme (« anarchisme vert », etc…) est une supercherie »
« L’anarchisme n’a rien à voir avec le primitivisme, quoi qu’en dise Wikipedia »
« Je trouve juste scandaleux de faire reposer un projet de société sur la mort de presque 6 milliards d’êtres humains »
Ces quelques citations (de plus infondées) ne me gênent pas trop car elles ne sont pas représentatives de tous les anarchistes, heureusement. Leur but est de nous diaboliser et d’éviter que des membres (présents ou futurs) d’organisations anarchistes soient détournés du « droit chemin ». C’est également une réaction défensive face à une remise en question un peu trop radicale de leurs convictions.
Il semble y avoir autant de définitions de l’anarchisme [4] qu’il y a d’anarchistes. Cette diversité montre qu’il s’agit d’un concept vivant et surtout, vu ses derniers avatars que sont les mouvements écologistes, qu’il s’agit d’un concept en pleine évolution. Malheureusement, cette diversité est souvent plus une source de conflits que source de créativité et de synergies. Pour certains, la doctrine anarchiste a été gravée dans la pierre durant le XIXe siècle et ne doit plus changer.
Ce qui nous rapproche des anarchistes, c’est le désir d’être libres et de vivre dans une société égalitaire. Mais nous en sommes très éloignés dès qu’il s’agit de la suppression de l’Etat, de la critique des techno-sciences ou plus radicalement de la critique de la civilisation. Cet éloignement est particulièrement flagrant avec les anarchistes dit « sociaux » (anarcho-communistes, anarcho-syndicalistes) qui comptent justement sur les techno-sciences pour rendre possible et établir un « monde meilleur auto-géré ».
Mais la réalité est que, ce que les anarchistes ont vraiment en commun, c’est leur mauvaise réputation. Au pire ce sont des adorateurs du chaos, des casseurs sans respect, des libertaires qui veulent supprimer les prisons et libérer les pédophiles. Au mieux ce sont des communistes qui veulent supprimer la propriété privée.
Cette mauvaise réputation a pour effet que la seule mention des mots « anarchie » ou « anarchiste » fait fuir une bonne partie des personnes en phase de remise en question du système. Pour beaucoup, anarchie est synonyme de chaos et de loi de la jungle (ce qui n’est pas faux, mais il s’agit d’une vision très biaisée du chaos et de la loi de la jungle).
Alors, sans renier notre héritage anarchiste, on peut se poser la question de savoir s’il faut le revendiquer ouvertement.
Les anarchistes « classiques » ne nous aiment pas, et nous ? Sans chercher la guerre ou la division, je pense qu’il faut que nous nous affranchissions de certains mots, trop lourds de sens.
Notes
[1] http://forums.resistance.tk http://forum.anarchiste.free.fr http://forum.anarchiste-revolutionnaire.org/ http://www.pavillon-noir.info/
[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Anarchisme
[3] http://www.toupie.org/Dictionnaire/Anarchisme.htm et http://www.toupie.org/Dictionnaire/Anarchisme_formes.htm
[4] Ce n’est pas très étonnant vu qu’il est autant un mouvement politique que philosophique.
Pavillon-Noir, c’est loin d’être une référence comme forum « anarchiste » …..
Nous serions heureux de connaitre le forum anarchiste « de référence »
Bonjour,
Bien que tu prennes les précautions nécessaires, en précisant bien que certains anarchistes seulement sont opposés à l’idée d’une anarchisme vert, je tiens à apporter une nuance à ton propos.
Je crois qu’il n’y a pas de réel refus de l’anarchisme vert comme vision de l’anarchie (dans le sens où l’anarcho-primitivisme n’aurait pas le « droit » au label « Pensée anarchiste ») mais plutôt comme projet de société. Comme tu le dis bien, une partie des courants anarchistes font reposer leurs théories sur l’utilisation de la technique pour le bien de l’Homme, et le retour à une société de chasseurs-cueilleurs (pour caricaturer) vient heurter cette vision.
Si je comprends, et en partage certaines idées, l’anarchisme vert, je ne peux que m’inquiéter de l’égalité qui pourrait en être heurtée, car si effectivement l’Homme a commencé à abîmer la planète dès l’instant où il a voulu domestiquer l’environnement, je pense qu’il est possible de garder le meilleur de ce qui a déjà été fait et de rejeter le reste. Certaines avancées (notamment en médecine) ont permis de pallier aux inégalités physiques existantes, et en cela la préservation des centres hospitaliers (et même de la recherche) me paraît nécessaire.
Après, cela reste mon point de vue, et l’anarchie se devant d’être non-dogmatique (que vient faire le « isme » dans anarchisme, hein ?) j’aurai plaisir à en discuter.
PS : Je dois avouer que je réagis là un peu « à chaud » et que je n’ai pas lu l’ensemble des publications, et les points que j’aborde ont peut-être été déjà traités. D’avance, mea culpa, je m’en vais lire les écrits de ce site.
Salut Broutchoux,
Tu as raison, c’est le projet qui est rejeté, les idées seules, tout le monde peut les accepter si elles n’engagent à rien.
On pourrait discuter longtemps du problème de la médecine tel que tu le présentes. Il est indéniable que le système actuel offre quelques avantages (sinon qui en vroudrait ?), toute la question est d’en connaître le vrai prix et de savoir si l’on a encore envie de le payer.
Tu peux lire dans le zine le chapitre « Technologie=ruine de la planète » (ou en ligne) qui traite de cette question.
Cela dit, je ne comprends pas bien ton problème d’inégalité. L’hôpital ne résoud rien, l’inégalité demeure car il y aura toujours des gens dépendants de cette structure et d’autres pas. Il y aura toujours des inégalités entre ceux qui pourront en profiter et ceux qui ne pourront pas, entre ceux qui devront faire la queue et ceux qui seront servis tout de suite. Et cela même dans le monde anarchique « parfait » rêvé par certains, car l’être humain est ce qu’il est, avec ses défauts.
Dans un monde primitif, l’inégalité ne dure pas bien longtemps, les grosses inégalités « disparaissent » aux premiers instants de la vie. Je comprends que ça peut choquer si on accorde plus d’importance à l’existence qu’à la qualité de l’existence et à la liberté.
Hmm, ce que tu soulignes est, je pense, le point de friction essentiel entre nos visions opposées : le sacrifice à faire, en terme de vies humaines.
Je refuse à me résoudre à réduire la possibilité de vivre de certains – ce faisant, je m’oppose à ce que la « vie » souhaite pour ceux-là – et on pourrait donc dire comme tu le fais qu’il y a de ma part une vision quantitative de l’existence (possible pour tous, mais avec des concessions quant à la place de la technologie) et de ta part une vision qualitative (des possibilités d’existence réduites, mais meilleures pour ceux qui restent).
Après il faut bien comprendre que lorsque je parle d’hôpital je ne parle pas du système hospitalier tel qu’il existe mais des techniques liées à la médecine (et mises à « disponibilité » dans des structures hospitalières), donc l’égalité se devrait bien entendu d’être exercée également au sein de ces structures.
« Notre mode de vie n’est pas négociable ! » disent certains…mais la nature ne négocie pas non plus.
Nous sacrifions déjà des vies humaines, nous en avons sacrifiées des millions et nous sacrifierons probablement celle de nos enfants. Rendre la vie possible pour certains signifie forcément de la rendre impossible pour beaucoup d’autres, car le prix à payer en ressources est bien trop élevé.
Je pense que ce qui distingue les anarchistes verts des autres c’est que les anarchistes traditionnels (je schématise) rêvent d’une révolution à la suite de laquelle s’instaurerait un nouvel ordre mondial égalitaire. Les anarchistes verts (je schématise également) n’ont pas cet espoir, ils pensent qu’un nouvel ordre n’est possible que sur les ruines de la civilisation (tout en s’y préparant déjà). Paradoxalement, c’est notre soif de technologie et de confort qui nous précipite vers un « futur primitif », et pas les primitivistes eux-mêmes.
Broutchoux, je comprends ton point de vue mais il me semble que le changement ne peut s’opérer au sein du modèle de société préexistant. Les quelques tentatives d’autorégulation sont vaines. Ce qui m’effraie le plus, c’est que tes arguments, qui sont fondés et honorables, sont les mêmes que ceux du système lui même. Des gens comme toi, pensant faire ce qui est bien, ce qui est bon pour l’humanité, accepteront tout ce que le système leur imposera, y compris l’exploitation et la destruction.