Ishmael

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Ishmael de Daniel Quinn

« Professeur cherche élève souhaitant vraiment sauver le monde. » Un homme d’une trentaine d’années, cherchant un sens à sa vie, répond à cette annonce et découvre que le professeur est un gorille nommé Ishmael. S’engage alors entre eux un dialogue socratique surprenant, drôle et profond, sur de grandes questions tout à la fois philosophiques, historiques et morales : comment le monde en est-il arrivé là au fil des siècles? Peut-on encore sauver la Terre et Mère Nature en dépit des dommages qui leur ont été infligés? Ishmael met en cause notre modèle de civilisation et notre notion du progrès. Il raconte comment l’histoire des hommes aurait pu être celle de toute la communauté du monde vivant. Alors surgit une question : le gorille une fois disparu, y aura-t-il un espoir pour l’homme?

Extrait sur l’agriculture

« Parfait, repris-je. Il y a quatre choses que Ceux-qui-prennent font, contrairement au reste de la communauté, et qui sont fondamentales dans leur système de civilisation. Tout d’abord, ils ont éliminé leurs concurrents, ce qui n’arrive jamais dans la nature à l’état sauvage. Dans la nature à l’état sauvage, les animaux défendent leur territoire et leurs proies, envahissent le territoire de leurs concurrents et s’approprient leurs proies, mais ils ne tuent jamais par pur plaisir. Ils chassent pour manger. »

Ishmael acquiesça : « Bien que cela soit exact, il faut cependant souligner que les animaux tuent aussi en état de légitime défense, ou même simplement lorsqu’ils se sentent menacés. Par exemple, les babouins peuvent attaquer un léopard qui ne les a pas menacés. Toutefois, si les babouins partent à la recherche de nourriture, ils ne partent jamais à la recherche de léopards.

— Que voulez-vous dire par là ?

— Qu’en l’absence de gibier les babouins s’organisent pour trouver à manger, mais qu’en l’absence de léopards ils ne s’organisent jamais pour trouver un léopard. En d’autres termes, vous l’avez déjà indiqué : quand les animaux chassent — et même lorsqu’ils sont extrêmement agressifs, comme les babouins —, c’est seulement pour obtenir de la nourriture, et non pour éliminer des concurrents ou tels autres animaux qui pourraient constituer des proies.

— Oui, je vois maintenant où vous voulez en venir.

— Et comment pouvez-vous être certain que cette loi est respectée à la lettre ? Hormis le fait que les concurrents ne s’éliminent jamais les uns les autres dans ce que vous appelez la nature à l’état sauvage.

— Si elle n’avait pas été strictement respectée, alors, comme vous le dites fort bien, les choses n’en seraient pas arrivées là. Si les concurrents devaient se battre jusqu’à ce que mort s’ensuive, il n’y aurait plus de concurrents. À chaque stade de la compétition, il ne subsisterait qu’une seule espèce la plus forte.

— Poursuivez, fit Ishmael.

— Ensuite, Ceux-qui-prennent ont détruit systématiquement la nourriture de leurs concurrents pour y substituer la leur. Rien de tel n’existe dans la communauté naturelle, où la règle est : prends ce qui t’est nécessaire et laisse vivre le reste. »

Ishmael approuva.

« Puis Ceux-qui-prennent ont refusé à leurs concurrents tout accès à la nourriture. Dans la nature à l’état sauvage, la règle est que, si vous pouvez refuser à vos concurrents l’accès à ce que vous mangez, vous ne pouvez les empêcher d’accéder à la nourriture en général. Autrement dit, vous pouvez dire : » Cette gazelle est à moi « , mais vous ne pouvez pas dire : » Toutes les gazelles sont à moi. » Le lion défend sa proie, mais il ne peut défendre le troupeau comme s’il était sien.

- C’est vrai, dit Ishmael. Mais supposez que vous ayez élevé un troupeau. Pouvez-vous le protéger comme s’il était le vôtre?

- Je l’ignore. Je suppose que oui, dans la mesure où vous ne prétendez pas que tous les troupeaux du monde vous appartiennent.

- Et le fait de refuser aux concurrents l’accès à ce que vous faites pousser ?

- Encore une fois… Notre politique est la suivante : chaque arpent de cette planète nous appartient, et si nous cultivons la totalité de ce qui nous appartient, tous nos concurrents auront simplement joué de malchance et devront disparaître. Cela revient à leur refuser l’accès à toute nourriture dans le monde, et manifestement cette attitude n’est pas celle qu’ont adoptée les autres espèces.

- Les abeilles vous empêcheront d’accéder à leur nid dans le pommier, mais elles ne vous refuseront pas l’accès aux pommes.

- C’est exact.

- Bien. Vous dites qu’il y a une quatrième chose que font Ceux-qui-prennent et qui ne se produit jamais dans la nature à l’état sauvage, comme vous l’appelez ?

- Oui. Dans ces espaces, le lion tue une gazelle et la mange. Il ne tue pas une seconde gazelle afin de la garder pour le lendemain. Le cerf broute l’herbe devant lui. Il ne la coupe pas et ne la ramasse pas pour l’hiver. En revanche, ce sont là des choses que font Ceux-qui-prennent.

— Vous semblez moins convaincu par cette dernière affirmation.

— C’est vrai. Il existe certaines espèces qui accumulent de la nourriture, comme les abeilles, mais la majorité ne le fait pas.

— Dans ce cas, vous êtes passé à côté de l’évidence. Toute créature vivante accumule de la nourriture. Le plus simple consiste à la stocker dans son corps, comme le font les lions et les cerfs. Pour d’autres, ce n’est pas la manière la plus conforme à leur niveau d’adaptation, et ils doivent la stocker à l’extérieur.

— Oui, je vois.

— Il n’existe pas d’interdit contre le stockage en tant que tel, car c’est cela qui permet que tout fonctionne : les pâturages accumulent de la nourriture pour les herbivores, les herbivores pour les prédateurs, et ainsi de suite.

— C’est vrai, je n’y avais pas pensé.

— Y a-t-il autre chose que font Ceux-qui-prennent, contrairement au reste de la communauté vivante ?

— Rien qui me vienne à l’esprit. Rien qui me semble lié au fait que cette communauté fonctionne. »

« Cette loi que vous avez si admirablement décrite précise ce qui règle la compétition au sein de la communauté vivante. Vous pouvez rivaliser jusqu’à l’extrême limite de vos capacités, mais vous ne pouvez pas chasser à mort vos concurrents ou détruire leur nourriture, ou encore leur refuser l’accès à la nourriture En d’autres termes, vous pouvez rivaliser mais vous ne pouvez pas vous faire la guerre.

— Oui, comme vous l’avez dit, c’est la loi qui assure le maintien de la paix.

— Et quel est l’effet de cette loi ? Qu’encourage-t-elle ?

— Eh bien… elle encourage l’ordre.

— Oui, mais je recherche maintenant quelque chose d’autre. Que serait-il arrivé si cette loi avait été abrogée il y a dix millions d’années ? Que serait devenue la communauté vivante ?

— Une fois encore, je dirais qu’il n’aurait subsisté qu’une seule forme de vie à chaque niveau de compétition. Si tous les concurrents en quête de pâturages s’étaient fait la guerre pendant dix millions d’années, je pense qu’il n’en serait sorti aujourd’hui qu’un seul vainqueur. Et peut-être n’y aurait-il également qu’un seul vainqueur parmi les insectes, les volatiles, les reptiles, etc. La même chose serait vraie à tous les niveaux.

— Par conséquent, qu’instaure la loi ? Quelle est la différence entre la communauté que vous venez de décrire et la communauté telle qu’elle existe ?

— Je suppose que la communauté que je viens de décrire aurait été composée de quelques douzaines ou quelques centaines d’espèces différentes. Or la communauté telle qu’elle existe en contient des millions.

— Alors, qu’a instauré la loi ?

— La diversité.

— Évidemment. Et quel est l’avantage de la diversité ?

— Je ne sais pas très bien, mais c’est certainement plus… intéressant.

— Quel serait l’inconvénient d’une communauté mondiale qui ne serait constituée que d’herbe, de gazelles et de lions ? Ou réduite à des hommes et du riz ? »

Je regardai un moment dans le vide. «Je pense qu’une telle communauté serait écologiquement fragile, et extrêmement vulnérable. Le moindre changement dans ses conditions d’existence provoquerait l’effondrement de l’ensemble. »

Ishmael hocha la tête en signe d’approbation : « La diversité est un facteur de survie pour la communauté elle-même. Une communauté de cent millions d’espèces est plus susceptible de survivre à un événement ressemblant à une catastrophe. Parmi cette centaine de millions d’espèces, des milliers pourraient résister à une chute globale de température de vingt degrés ; quelques autres milliers à une augmentation de vingt degrés. Mais une communauté réduite à une centaine ou à un millier d’espèces n’aurait aucune chance.

— C’est vrai. La diversité est précisément ce qui est menacé dans ce monde. Chaque jour, des douzaines d’espèces disparaissent de la surface du globe, conséquence directe de la manière de vivre en hors-la-loi de Ceux-qui-prennent.

— Maintenant que vous savez qu’une loi intervient, voyez-vous une différence dans votre façon de juger ce qui se passe ?

— Oui. Je ne pense plus du tout que nous commettons seulement des erreurs. Nous ne détruisons pas le monde par simple maladresse. Nous détruisons le monde parce que nous sommes, au sens propre du terme et d’une manière parfaitement délibérée, en guerre contre lui. »

« Comme vous l’avez expliqué, la communauté vivante aurait été détruite si toutes les espèces s’étaient affranchies des règles de compétition fixées par la loi. Mais que serait-il arrivé si une seule espèce s’en était affranchie ?

— Vous voulez dire : une autre espèce que l’homme ?

— Oui. Naturellement, il aurait fallu qu’elle possède

une habileté et une détermination équivalentes. Supposez que vous soyez une hyène. Pourquoi partager le gibier avec ces lions dominateurs et paresseux ? Cela arrive sans cesse : vous tuez un zèbre, un lion survient, vous chasse et se sert lui-même, tandis qu’assis non loin de là vous attendez les restes. Est-ce équitable?

— Je pensais que c’était le contraire, que les lions tuaient le gibier et que les hyènes s’occupaient de la curée finale.

— Les lions tuent leur propre gibier, mais ils sont très heureux de pouvoir éventuellement s’approprier celui des autres.

— D’accord.

— Et alors, que faites-vous dans cette situation ?

— J’élimine les lions.

— Et quel en sera le résultat ?

— Eh bien… plus de soucis.

— De quoi les lions se nourrissaient-ils ?

— De gazelles, de zèbres, de gibier.

— Une fois les lions disparus, quel est le résultat ?

— Je vois où vous voulez en venir. Il y a davantage de gibier pour nous.

— Mais encore ? »

Je le regardai, déconcerté.

« Je supposais que vous connaissiez le b.a.-ba de l’écologie. Dans la communauté naturelle, lorsque les réserves de nourriture d’une population augmentent, cette population s’accroît. Avec l’accroissement de la population, ces réserves diminuent, et, comme les réserves diminuent, la population décroît à son tour. Cette interaction entre la consommation et la production des populations maintient en équilibre le système.

— Je l’ignorais. Je n’y pensais même pas.

— Eh bien ! » Ishmael eut un froncement de sourcils désapprobateur. « Réfléchissez-y! »

Je me pris à rire. « Les lions partis, il y a davantage de nourriture pour nous, les hyènes, et notre population s’accroît. Au point que le gibier se raréfie, et dès lors notre population commence à diminuer.

— Elle le ferait dans des conditions normales, mais voue avez modifié ces conditions : vous avez décidé que la loi de la compétition limitée ne s’appliquait pas aux hyènes.

— Exact. Alors il nous faut supprimer les autres prédateurs qui nous font concurrence.

— Ne m’obligez pas à vous tirer les vers du nez. Je désire que vous alliez vous-même jusqu’au bout de votre réflexion.

— D’accord. Voyons donc : une fois que nous avons décimé ces concurrents, notre population s’accroît jusqu’à ce que le gibier devienne rare. Il n’y a plus de concurrents à éliminer, et il nous faut donc augmenter la population du gibier… J’imagine très mal les hyènes s’adonnant à l’élevage!

— Vous avez décimé les prédateurs qui vous font concurrence, mais votre gibier a également ses propres concurrents : des concurrents pour les herbages. Ceux-ci sont vos concurrents au premier degré. Tuez-les et il y aura beaucoup plus d’herbages pour votre gibier!

— D’accord. Davantage d’herbages pour le gibier implique plus de gibier; plus de gibier implique plus de hyènes ; plus de hyènes signifie… qu’est-ce qu’il nous reste à supprimer ? »

Ishmael me regarda en haussant les sourcils. Il ne reste plus rien, dis-je.

— Réfléchissez ! »

Je repris : « Nous avons décimé nos concurrents directs et nos concurrents au premier degré. Maintenant, nous pouvons détruire nos concurrents au deuxième degré : les plantes qui concurrencent les herbages pour l’espace et la lumière du soleil.

— Exact. Ainsi, il y aura plus d’herbages pour votre gibier et plus de gibier pour vous.

— C’est drôle… c’est précisément considéré par les fermiers et les éleveurs comme un devoir quasi sacré. Détruire tout ce qui ne peut être mangé. Détruire tout ce qui mange ce que vous mangez et tout ce qui ne peut nourrir ce que vous mangez.

— C’est un devoir sacré dans la culture de Ceux-qui-prennent. Plus vous détruisez de concurrents, plus il y aura d’hommes sur cette terre. Une fois que vous vous êtes exempté de la loi de la compétition limitée, toute chose au monde doit être anéantie, sauf votre nourriture et la nourriture de votre nourriture  »

« J’ai une question, lui dis-je. Après avoir agité toutes ces idées, je me demande si l’agriculture elle- même va à l’encontre de cette loi. Je veux dire par là qu’elle semble par définition contraire à la loi.

— Elle l’est effectivement, si la seule définition que vous en donnez est celle de Ceux-qui-prennent. Mais il y en a d’autres. L’agriculture ne doit pas être une guerre menée contre toute vie qui ne contribue pas à votre croissance.

Extrait des pages 168-179

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2 Responses to Ishmael

  1. Misko says:

    Quel travail! Merci à tous ceux et celles qui y ont participé. Je fais suivre.

  2. goeland60 says:

    Enfin ! C’est pas trop tôt !! :-) ))

    Merci Mouton Sauvage. J’avais déjà trouvé très intéressant « Beyond Civilisation », disponible en ligne en français également.

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